SDF : prendre soin de sa santé comme de celle de son chien

sdf et son chien

L’association lilloise Itinéraires propose aux personnes sans domicile qui possèdent des animaux des consultations vétérinaires gratuites… couplées à des consultations de médecine générale. Ce programme « Jeunes en errance et santé », soutenu par la ville de Lille et l’Agence régionale de santé du Nord-Pas-de-Calais, offre à ces personnes, dont le dernier BEH souligne le mauvais état de santé, la possibilité de reprendre la leur en main.

« Le chien d’un SDF, c’est un compagnon de galère, c’est un confident pour lui qui a souvent perdu confiance dans l’être humain. Il en prend plus grand soin que de lui-même… », observe Belkacem Hadhoum, chef de service éducatif pour les secteurs du Vieux-Lille et du centre-ville de l’association Itinéraires. L’association a décidé de ne pas éluder cette part importante de la vie des personnes sans domicile auprès desquelles elle intervient et même de s’en servir pour entrer en contact avec eux et les accompagner vers une meilleure prise en compte de leur santé. Son programme « Jeunes en errance et santé », unique en son genre, associe en effet, depuis deux ans, une consultation de vétérinaire et une consultation médicale.

La consultation vétérinaire existe depuis 2009. Un après-midi  par mois plusieurs vétérinaires de l’association Anim’aid s’occupent gratuitement des animaux des personnes sans domicile. Les travailleurs sociaux de l’association les rencontrent lors de leurs sorties dans la rue et leur proposent de s’inscrire à la prochaine consultation. Ce dispositif baptisé « Atout chien » visait au départ à entrer en relation avec les personnes sans domicile propriétaires d’animaux, explique Belkacem Hadhoum. Ils en prennent en effet grand soin et beaucoup « sont prêts à se priver de manger pour pouvoir les nourrir », ajoute-t-il. Les travailleurs sociaux en profitaient pour faire le point sur leur situation administrative. Mais « nous nous sommes aperçus que leur propre santé passait au second plan », poursuit le chef de service. L’idée a donc germé de proposer au même moment une consultation médicale.

Retard de soin

Lorsqu’il contacte le Dr Richard Andrzejewski, généraliste et addictologue qui intervient dans plusieurs associations d’action sociale, le médecin vient de faire face au décès, suite à une pneumopathie, d’un jeune homme qui vivait à la rue et avait tardé à consulter car il ne savait pas quoi faire de son chien pendant ce temps… Le médecin accepte la proposition et la consultation médicale est créée. Le projet « Jeunes en errance et santé » est né. Depuis deux ans, quand les travailleurs sociaux d’Itinéraires rencontrent des SDF propriétaires d’animaux, ils leur proposent désormais la consultation vétérinaire et la consultation médicale. Elles ont lieu en même temps, dix fois par an, dans les locaux de l’antenne du centre-ville de l’association. « Le jour de consultation, toute l’équipe est là, au complet, explique Belkacem Hadhoum. On propose du café, des jus de fruits, des biscuits… » Des croquettes (et des laisses ou des gamelles) pour les animaux. Pendant que les animaux et les maîtres consultent, l’équipe fait le point sur les droits sociaux des nouveaux venus (tous n’ont pas la CMU alors qu’ils y ont droit, certains ont perdu leurs papiers d’identité…).

Avenir?

Passer de la consultation vétérinaire à la consultation médicale n’est pas anodin : « s’occuper de sa santé, c’est se projeter dans l’avenir », note le chef de service. Un état d’esprit peu partagé par les personnes sans domicile. « Je viens surtout pour mon chien », résume un homme interrogé dans une vidéo sur le service. « Ce sont des personnes blessées par la vie, constate Richard Andrzejewski, Elles n’ont souvent pas vu de médecin depuis longtemps. » Les consultations durent donc plus longtemps que dans un cabinet ordinaire. Il s’agit de s’apprivoiser et de nouer une relation de confiance afin de (re)donner envie aux personnes de prendre soin de leur santé… « La psychiatrie est très présente, ajoute le médecin. On observe souvent la perte de l’estime de soi, de l’anxiété, des dépressions, des abus de produits. Les "pathologies de la rue" sont aussi très fréquentes, poursuit-il, comme la gale, les poux, les problèmes dermatologiques ou les pathologies infectieuses. A chaque consultation, le médecin aborde les questions de l’alcool, du tabac, des produits addictifs, notamment sur un mode préventif.

Quand c’est nécessaire, il oriente vers l’hôpital ou le centre médico-psychologique. « Nous essayons de les faire revenir vers le système de santé de droit commun, remarque le Dr Anrzejewski, en leur expliquant par exemple, ce qu’ils peuvent y trouver. »

Le dispositif s’est enrichi depuis quelques mois sur le volet vétérinaire avec l’intervention d’une éducatrice canine comportementaliste et, sur le volet santé, avec la participation, les jours de consultations, d’ostéopathes bénévoles.

Géraldine Langlois

Le programme « Jeunes en errance et santé » en chiffres

En 2014, 30 personnes ont fréquenté la consultation vétérinaire et 38 ont consulté le médecin. Sur ces 38 personnes, 13 avaient entre 17 et 25 ans (30% de filles, 70% de garçons) et 25 avaient plus de 25 ans (64% de filles et 36% de garçons).

Le projet est financé sur son volet « vétérinaire » (15000€) par la ville de Lille via le conseil local de sécurité et de prévention de la délinquance (CLSPD) et sur son volet « santé » (5000€) par la ville de Lille via son service « politique de la ville » et l’Agence régionale de santé Nord-Pas-de-Calais. 

 

BEH : le mauvais état de santé des personnes sans domicile personnel

L'édition du 17 novembre 2015 du Bulletin épidémiologique hebdomadaire (INVS), entièrement consacrée à l'état de santé et aux conditions de vie des personnes sans domicile, montre à quel point les conditions de vie précaires impactent de manière négative leur santé.

"En matière de santé physique comme de santé mentale ou de mortalité, les indicateurs disponibles (sur la santé de ces personnes, NDLR) révèlent un état souvent détérioré et des problèmes plus nombreux et plus marqués que dans la population générale", observe Isabelle Parizot, chercheur au CNRS (Centre Maurice Halbwachs, Equipe de recherche sur les inégalités sociales, Paris).  Elle note que les conditions de vie affectent négativement aussi bien l'alimentation que les pratiques de prévention comme la vaccination des enfants. La santé passe souvent au second plan des préoccupations. Les études présentées dans ce BEH pointent aussi le rôle délétère que certaines conditions d'hébergement collectif peuvent avoir sur ces facteurs.

Pourtant, constate Isabelle Parizot, "la très grande majorité des personnes (adultes comme enfants) sans domicile a consulté un médecin au cours de l'année"... Elle s'interroge donc sur les "nombreuses occasions manquées dans le système de santé, moments où des professionnels du soin ont rencontré ces personnes pour une question particulière mais n'ont pas pu (ou su) mettre en oeuvre des actes de prévention, de dépistage voire de prise en charge d'autres problèmes de santé".

Au sommaire de ce BEH :

  • Estimation du nombre de décès de personnes sans domicile en France 2008-2010
  • La santé et le recours aux soins des personnes sans domicile en France en 2012
  • Origine et fréquence des repas des personnes sans domicile en France : analyse des données de l'enquête "Sans-domicile 2012"
  • Caractéristiques sociodémographiques et santé des familles sans logement en Ile-de-France : premiers résultats de l'étude Enfams, 2013
  • Couvertures vaccinales chez les enfants sans logement d'Ile-de-France : résultats de l'étude Enfams, 2013
  • La santé mentale et les addictions chez les personnes sans logement personnel en Ile-de-France : l'enquête Samenta de 2009
  • Prévalences de la gale et de la pédiculose corporelle chez les personnes sans domicile en Ile-de-France en 2011 (enquête HYTPEAC)
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